Malheur à toi si tu es pauvre et malade au Burkina
En février 2011, avec mon épouse, Joëlle, nous visitons des concessions où nous allons aider à installer de nouvelles latrines et coins douches. Nous sommes au quartier de Toukon dans la commune de Réo. De très nombreuses familles nous connaissent depuis 2004 où nous avons démarré notre activité avec un groupement de femmes. Christiane et Rachel sont depuis le départ nos interlocutrices en tant que responsables du groupement de poterie. Ce sont elles qui décident avec les sages du village, des familles où on pourra intervenir. La liste d’attente est longue car dans les villages, 90 % des familles n’ont pas de coins douches propres, encore moins de WC.
Dans la cour de Rachel, nous nous arrêtons sous les manguiers saluer les hommes, les femmes et les enfants qui s’y reposent ou jouent. Un étranger qui entre dans une cour doit se déplacer pour saluer chaque personne et surtout les « vieux ». Une femme que je ne connais pas est allongée sur une natte. Elle parait souffrante. Elle est très maigre et apparemment très déshydratée et sous alimentée. Je peux discuter avec elle car elle parle très bien le français, ce qui n’est pas fréquent dans les villages. Elle n’a pas d’appétit et ne sait quoi faire pour aller mieux. Je lui propose un mélange de pulpe d’aloès et de miel de ma confection pour aider son appareil digestif. Nous poursuivons notre chemin dans 6 autres concessions pour discuter des travaux à envisager.
Fin mars, je fais une nouvelle tournée pour suivre les travaux d’installation de WC et coins douches. C’est bien de financer, mais le suivi est indispensable pour éviter les détournements de matériels et s’assurer que les normes de construction sont respectées. Les fosses ont été creusées pour les WC, dans 6 cour différentes. J’apporte le ciment, les fers à bétons et les tuyaux en pvc. Le ciment va consolider les bords des fosses avec des pierres sauvages, quand le sol est friable. Il va servir pour faire les dalles ainsi que le crépissage des murs qui eux seront bâtis en bancos (briques de terre et paille). Ce sont les familles, aidées ou non par un maçon, qui réalisent le travail en suivant nos plans.
Je revois la femme sous les manguiers. Elle se nomme Véronique. Elle doit avoir dans les 45 ans. C’est la petite sœur de la maman de Rachel. Voilà pourquoi, elle est dans cette cour. C’est toujours difficile de se faire expliquer les liens de parenté. En principe, elle habite et travaille à Bobo-Dioulasso avec ses 4 enfants. Son mari vit et travaille en Côte d’Ivoire. J’interroge Rachel sur son état de santé. A-t-elle fait le test VIH ? Elle ne peut me répondre. Le sujet est tabou ! Pourtant ce serait important de savoir ; ça pourrait expliquer sa maigreur excessive. Je n’en saurai pas plus ce jour là.
Je repars en France pendant 2 mois et demi pour revoir ma famille, les enfants et petits enfants et les amis.
Fin juin, de retour, je reprends mes tournées de suivi des travaux WC et douches. Véronique n’est pas sous les manguiers. Qu’est-elle devenue ? Je crains le pire. Rachel m’entraine dans la maison de sa mère. Véronique est là, couchée au sol sur sa natte. Sa fille Chloé est près d’elle depuis février, elle a laissé la classe de 3ième et renoncé au BEPC pour aider sa maman. Je ne l’avais pas remarquée sous les manguiers avec le grand nombre de personne qui s’y reposait. Véronique ne peut pas bouger. Ses jambes sont très enflées. Pourquoi ces œdèmes jusqu’aux genoux, sur les deux jambes, qui jurent avec la maigreur excessive du reste de son corps? Elle ne mange pas, ou seulement quelques cuillérées de riz chaque jour. Le tube digestif, l’estomac et tout son ventre la brûle en permanence. Ses pieds très enflés sont très noirs, beaucoup plus que leur couleur naturelle.
Elle me raconte qu’avant de revenir à Réo, elle a été 4 mois à l’hôpital à Bobo. Elle a eu beaucoup d’examens, d’analyses de sang. Le médecin n’a rien trouvé d’anormal. Pourtant elle maigrissait à vue d’œil. Elle était plutôt forte de corpulence. Elle y a consommé beaucoup de médicaments. Comme toujours ici, si tu es fatigué, on te soigne d’abord pour le palu, puis s’il n’y a pas de résultat, on continue par la typhoïde, puis pour la méningite. Ils n’ont pas trouvé la source de son mal. En 4 mois, elle y a laissé toutes ses économies. Elle est repartie chez elle, faute de ne pas pouvoir continuer à payer l’hospitalisation.
Si tu n’as pas l’argent, même en hôpital publique, tu dois repartir mourir chez toi. C’est ainsi. C’est la dure loi des pays pauvres. Aujourd’hui, la santé est devenue un luxe, car, si tu n’as pas les moyens pour aller en clinique, bonjour les soucis.
La situation des hôpitaux est catastrophique. Les quelques médecins sont trop employés aux travaux administratifs, ils ont peu de temps à consacrer aux malades. Les médecins sont trop mal rémunérés, le salaire en hôpital est de 140 000 fr mensuel soit un peu plus de 200 €uros. Ils créent donc tous des cliniques privées, où ils sont à 80 % de leur temps avec une clientèle qui a plus de moyens. Ce qui leur permet de mieux vivre. Quand ils font leur internat en Europe ou aux USA, on comprend qu’ils ne sont vraiment pas motivés pour revenir au pays, où il faudra travailler sans matériels fiables et avec un salaire de misère.
En fait, ce sont les infirmiers qui officient et se font appeler docteurs. Malheureusement leur formation n’est pas à la hauteur. Avec le BEPC, on passe un concours général, qui permet d’entrer aussi bien dans la police que dans une administration. C’est comme une loterie. Si on est admis, on peut entrer en école de santé. En 3 ans, on est diplômé d’Etat. Il y a aussi très peu de matériel dans ces écoles. On forme plutôt des agents à venir tâtonner et faire leur expérience dans les hôpitaux. Ils ont des conditions de travail plus dégradées encore que celles dans laquelle ils ont été formés. On devient infirmier, comme on devient mécanicien. C’est un gagne pain, comme un autre. Pour la plupart, il n’y a pas de motivation pour ce travail de santé. Les centres sont bondés d’agents incompétents et non motivés.
La médecine est un métier trop sérieux pour qu’on y vienne sans vocation. Ce n’est pas de la mécanique auto où on peut « débrouiller » en espérant que ça va aller.
Bref, je reviens à Véronique. Son mari ne pouvant s’occuper d’elle, et gagnant trop peu, suite à la longue période de guerre civile en Côte d’Ivoire, lui demande d’aller dans sa famille à Réo. Elle a toujours vécu indépendante, elle faisait du commerce, allaient chercher du poisson, des tissus, des plats … en Côte d’Ivoire pour le revendre à Bobo. Même dans les périodes troubles en CI, elle circulait avec sa moto pour nourrir ses enfants et leur permettre d’aller à l’école. C’était une femme forte, dynamique et travailleuse, qui n’attendait pas après les autres pour s’en sortir. Elle élève seule ses 4 enfants de 22, 19, 17 et 5 ans. Son mari est loin et vit avec une seconde femme, sa coépouse. L’an passé, en octobre, sur un marché, elle a eu un mal de tête terrible, « quelque chose est entré dans mon crâne ». Elle pensait tomber. Elle a pris peur. C’était le début de ses problèmes. Par la suite, elle avait « quelque chose de dur dans le ventre, c’est comme si, cela se déplaçait, ça faisait très mal, ça piquait, ça brulait … ». A Bobo, elle avait pour voisin un marabout. Elle l’avait vu sortir avec sa coépouse. Il lui a prédit la mort si elle parlait. Il l’accusait de sorcellerie…
Elle est donc venue à Réo, en février avec sa fille Chloé pour s’occuper d’elle et son plus jeune fils. C’est à cette période que je l’ai vue la première fois. Elle avait déjà beaucoup souffert et était désespérée, sachant que la médecine officielle ne pouvait rien faire pour elle.
A Réo, elle a consulté plusieurs tradipraticiens, des soigneurs traditionnels. Si ses pieds étaient devenus tous noirs, c’était dû à une poudre que l’un d’eux lui avait conseillé, et non à un début de gangrène. Cette poudre, elle en mettait sur ses jambes mais aussi, elle en buvait en mélange avec du jus de tamarin. Suite à cela, son ventre la brulait tellement qu’elle voyait comme des éclats de verre sortir à travers sa peau dans des douleurs horribles. Elle a essayé mille remèdes pour se sortir de ce mal mystérieux qui la faisait tant souffrir.
Elle se dit que le « blanc » peut faire quelque chose pour la soulager et m’implore de l’aider. Nous préparons régulièrement des feuilles de moringa en poudre. Pour les enfants malnutris, s’ils ne sont pas malades mais souffrent seulement de sous alimentation, un traitement de 3 semaines les aident à reprendre des forces et à retrouver l’appétit. C’est une plante très riche en oligo-éléments, vitamines et protéines. Je lui conseille d’en prendre chaque jour et lui en donne plusieurs sachets. Sa fille Chloé me dit que le problème est qu’elle refuse toute nourriture, ce sera donc difficile de répartir la poudre sur son alimentation. Elle essayera en mélange dans l’eau de boisson, ou bien d’en sucer un peu sur ses doigts. Elle peut aussi essayer de manger les petites feuilles vertes, natures.
Je demande pourquoi, on ne la conduit pas à nouveau à l’hôpital. C’est d’abord un problème d’argent. Et puis, elle n’a plus confiance. Elle a eu tellement de prélèvement de sang … toutes les analyses disent que tout est normal. Et, à chaque fois, on lui prescrit de nouveaux médicaments. Elle ne veut plus de ces soins inutiles.
Mardi 16 août. La situation s’aggrave. Véronique a trop poussé pour aller à la selle et une partie d’intestin ressort par l’anus. Maurice, le beau frère de Véronique, le « vieux » de la cour, décide de l’emmener à l’hôpital. Il n’y a pas d’ambulance disponible à Réo, et le chemin pour venir au village est impraticable. Maurice monte sur sa mobylette, une sangle les fixent solidement l’un à l’autre, la malade ne peut se tenir seule, toute droite. Une autre personne suit en vélo, pour aider en cas de chute. Au centre médical de Réo, ils disent ne rien pouvoir faire pour elle. L’expédition continue sur Koudougou à 20 kms de là, sur la piste défoncée par les pluies et les camions. Vous imaginez, les conditions affreuses de ce voyage, où la chute est à craindre à chaque trou sur cette piste rouge aussi glissante après la pluie que le verglas.
Rachel m’appelle pour me prévenir de l’arrivée de sa tante au CHR de Koudougou. Je la trouve sur un lit, elle est la seule malade dans la chambre. Sa fille est là, avec Rachel, Maurice et un autre beau frère, George. Les infirmiers disent qu’il faut attendre le passage du médecin, demain. En attendant, ils mettent un goutte à goutte pour la réhydrater et lui prescrive du paracétamol pour diminuer ses douleurs. En cas de problèmes, il faudra les rappeler, en sachant bien, qu’ils ne peuvent rien faire de plus. Un malade doit toujours être accompagné par des membres de sa famille ou des amis, pour s’occuper de sa toilette, lui donner à manger, aller chercher les médicaments à la pharmacie de service (l’hôpital en a très peu), fournir les draps, laver son linge et si nécessaire appeler l’infirmier de service qui viendra quand il sera libre. Tant mieux, si vous n’avez besoin de rien. Dès l’arrivée, il a fallu payer l’entrée à l’hôpital, et une première nuit. Il n’y a aucune assistance sociale. La sécu ne débourse rien pour les malades. Au Burkina, environ 200 000 fonctionnaires cotisent à la sécurité sociale qui pourra leur donner une petite retraite au bout de 15 ans, les autres … rien n’est prévu. Pardon, les textes de loi prévoient mais rien n’est appliqué.
Chaque jour, je viens faire une visite à Véronique, j’apporte des plats pour les enfants, Idrissa à laissé son travail à Bobo pour rejoindre sa sœur Chloé. J’essaie de les aider moralement. Je les emmène en ville à la recherche des médicaments prescrits, car ils n’ont aucun moyen de transport. Nous achetons des fruits pour essayer de faire manger la malade. Elle arrive à manger une banane par jour. Les jours passent, le médecin ne dit rien. Un infirmier a mis Chloé en garde, en lui disant de toujours prendre des gants pour toucher sa mère, car elle pourrait être contagieuse. Quelle contagion ? Quelle est sa maladie ? Je vais voir cet infirmier, qui m’assure ne rien pouvoir dire si le médecin n’est pas présent. Je commence à perdre patience, devant autant de mépris et d’ignorance. Des analyses sont en cours, ça je sais, il a fallu payer pour faire les prélèvements. Nous sommes vendredi, toujours pas de résultats. Le weekend est là, il n’y a plus de médecin de service. Les infirmiers doivent assurer seuls les complaintes des malades et des familles, mais ils sont rôdés.
Lundi matin 22 août, j’arrive tôt pour être sûr de voir le médecin de service. Il n’a pas encore vu les analyses et me conseille de revenir le mardi pour en discuter directement avec le chirurgien. Je prends ces initiatives car la famille n’ose pas aborder directement cette corporation de la santé qui lui tient un langage hautin et incompréhensible. En attendant, chaque jour, le service comptable apporte la facture pour la chambre, c’est 1000 fr. Tu payes, tu peux rester, tu ne payes pas, il faut partir. C’est terrible pour les familles démunies. Un ouvrier moyen gagne 30 000 fr/cfa par mois (même pas 50 €uros), s’il a la chance d’être mensualisé. Avec ce peu, il faut nourrir la femme et les enfants, payer le loyer, envoyer les enfants à l’école et se soigner s’il en reste … Pour les ordonnances rédigées par les infirmiers, sous la couverture du médecin, tu fais comme tu veux, c’est toi qui va chercher et payer les produits et c’est toi, l’accompagnant qui doit les faire consommer à ton malade …
Mardi matin 23 août, je peux enfin, rencontrer le chirurgien. Il me dit que l’hôpital n’est pas équipé pour l’intervention qui est nécessaire et qu’il craint que ce ne soit trop tard. Alors, on fait quoi ? Il faut aller à Ouaga ou à Nanoro. Au CHR de Ouaga, c’est le copie-coller de Koudougou. J’en discute avec la famille et avec Véronique. Ils sont d’accord pour aller à Nanoro. C’est un hôpital privé, tenu par les frères de la Ste famille, une congrégation religieuse Italienne. C’est sans doute un des meilleurs centres hospitaliers du Burkina. Rachel appelle le vieux de sa famille et je cherche à joindre le chirurgien de Nanoro. Il est en salle d’opération. Je rentre à Kassou, préparer la voiture, j’y installe un matelas, des coussins et des draps. Je vais faire l’ambulance. Il y a 75 kms à faire mais sur une très, très mauvaise piste. D’aucun me prévienne qu’elle est impraticable. On verra. J’ai pu joindre le chirurgien, le Dr Gino. Il nous attend dans l’après midi. De retour à l’hôpital, je retrouve Rachel et la famille, le vieux est d’accord mais ils ne pourront pas payer. Qu’à cela ne tienne, j’ai proposé mes services, j’irai au bout. Le chirurgien me donne le dossier de Véronique. Nous cherchons de l’aide auprès des infirmiers pour transporter la malade. Il n’en est pas question. « Ce n’est pas notre malade !» je suis horrifié par la conscience professionnelle de ces gens. « Si tu ne donnes pas l’argent, on ne t’aide pas ». Je crie fort après eux, si bien qu’ils s’enferment dans leur bureau. On arrivera, quand même, à bien installer Véronique sur le matelas dans le 4x4. Avant de partir, je dis 2 mots au Chirurgien, qui dit être désolé mais il ne choisit pas son personnel.
A midi, nous partons à 5 plus la malade allongée dans le véhicule, 3 à l’avant et les 2 enfants mal assis à l’arrière à côté de leur mère. Nous sommes contents de quitter ce centre hospitalier, où nous avons perdu une semaine. Véronique essaie aussi de nous dire sa satisfaction. Il nous faudra 3 heures de mauvaises pistes, avec des passages dans la boue et la rocaille et parfois dans 50 cm d’eau, pour atteindre Nanoro. Mes passagers ne disent mots, mais sont convaincus qu’on va rester planté dans la gadoue au milieu de nulle part. Ils n’ont jamais emprunté cette voie. Moi, une seule fois et en saison sèche, ce qui change tout.
Nous trouvons facilement l’hôpital. A l’arrivée, le Dr Gino et 3 infirmiers nous accueillent et prennent immédiatement en charge la malade. Je reverrai toujours le large sourire confiant de Véronique au Dr Gino qui lui parlait en lui tenant la main. C’était déjà lui donner un peu de bonheur. Je lui remets le dossier médical du Chirurgien de Koudougou. Je lui demande s’il y a une recherche VIH, il me dit que non. Pourtant les infirmiers de Koudougou étaient convaincus de la phase finale de la malade due au sida. C’est pourquoi, ils avaient décidé de ne rien faire. Il faut à nouveau faire une prise de sang, qui s’avère laborieuse. C’est l’anesthésiste qui réussira directement dans une artère.
Ils veulent que la malade se repose avant d’intervenir. Ils vont bien la suivre et opéreront jeudi ou vendredi suivant son état de santé. J’ai totalement confiance. Ici, au moins dans ce monde religieux, il n’y aura, pas de détournement de médicaments, pas de frais abusifs, pas de corruption du personnel, pas de fausses factures pour des analyses non réalisées. Il y aura le meilleur suivi possible, une grande disponibilité du personnel soignant avec le respect de la famille.
Rachel, George et les enfants dormiront dehors sur une natte, avec de nombreux autres accompagnants de d’autres familles. Je vais essayer de dormir dans la voiture. Je paye une avance à l’hôpital pour que tous les soins soient bien assurés. Le lendemain après midi, je laisse Véronique dans de bonnes mains et avec 2 de ses enfants plus leur oncle George. Je rentre sur Koudougou en ramenant Rachel, très fatiguée. Elle suit sa tante depuis des mois et je crains qu’elle ne fasse une crise de drépanocytose à laquelle, elle est sujette. On se donne rendez-vous à samedi pour passer le weekend à Nanoro.
Vendredi 26 août, Idrissa me téléphone pour me dire que l’opération s’est bien passée, mais il manque du sang. Il faut le groupe O-. Il n’y en a ni à Ouaga, ni à Koudougou. Il faut chercher un donneur dans la famille. Nous enquêtons. Peu de gens connaissent leur propre groupe sanguin, et le responsable du laboratoire du CMA de Réo, qui aurait pu donner des indications est en voyage. Toutes nos recherches restent vaines.
Samedi 27 août, à 10 heures, je retrouve, la famille à Réo pour l’expédition du weekend à Nanoro. J’ai 9 places dans le 4x4, il sera plein, malgré la piste impossible. Nous recherchons toujours un donneur du groupe sanguin O- qui serait compatible. Des membres de la famille habitant à Ouaga doivent arriver.
12 heures. Idrissa nous appelle. C’est fini… Véronique est passée dans l’autre monde…
Qu’allons-nous faire ? Je suis ok pour allez chercher la famille et le corps de la défunte. Herman, un frère de Rachel, qui arrive de Ouaga, propose de m’accompagner. Ce n’est pas de refus. C’est assez, nous avons 3 personnes à ramener, plus la défunte. Nous prenons la piste de suite car il faut revenir le soir même, d’autant que je connais l’état de la piste. Il n’y a pas eu de nouvelles pluies, aussi la piste sera un peu mieux praticable. Nous évitons de retourner à Koudougou, en prenant une autre voie, moins fréquentée et en meilleure état jusqu’à Koirdié. Les 25 derniers kms sont aussi difficiles. Mais on s’habitue. A Nanoro, tout le personnel est désolé. Ils ont fait le maximum. Les enfants sont effondrés. George ne dit rien. Je rencontre le Dr Gino, qui me confirme que les 8 jours perdus à Koudougou, ont été néfastes. Il me confirme aussi que Véronique n’avait pas « LA MALADIE » maudite. Elle n’était pas séropositive, comme pouvait le laisser penser son état de maigreur. A Nanoro, l’hôpital suit en permanence plus de 200 personnes des environs qui sont séropositives. Elles ont la trithérapie gratuite et même une vie quasi normale à condition de bien suivre leurs traitements.
15 heures 30. Je demande à un Père de l’hôpital de faire une bénédiction du corps pour nous aider à faire la route. C’est toujours délicat de transporter un mort, ça vous travaille les tripes … Nous reprenons la piste vers Réo. Il nous faut absolument arriver avant la nuit sur ces chemins difficiles. Pas un mot n’est prononcé dans la voiture. Herman est à côté de moi. Chloé et Idrissa à l’arrière comme à l’aller. Ils sont comme prostrés. Je prie en mon fort intérieur, qu’il ne nous arrive rien et reste très vigilant. Je roule très vite et à 17heures 30 nous sommes à Réo. Véronique a demandé à être enterrée sous les rites musulmans. Il y a quelques temps, elle a donné à l’Imam de Réo l’argent pour acheter le pagne dans lequel elle sera ensevelie. C’est la coutume ainsi. La famille de son mari est musulmane. A quelques kms de Réo, c’est le cimetière, nous arrêtons saluer l’équipe de jeunes qui creusent la tombe. Il nous faut aller jusqu’au village pour préparer le corps. Je suis les indications comme un automate. A Toukon, de nombreuses personnes nous attendent et s’occupent du corps. Je vais me reposer un peu pour me détendre. Une jeune fille vient me dire qu’un pneu de la voiture a une grosse bosse. Quoi ? Si, si, il faut venir. Ouah ! Oui, une vraie hernie sur la roue arrière gauche. C’est vrai que j’entendais un frottement bizarre. Il n’y a pas de temps à perdre ; je sors le cric et on change cette roue qui a du prendre un mauvais choc dans un passage dans l’eau sur des grosses pierres sauvages. Vraiment on a eu de la chance de ne pas éclater en cours de route. J’imagine changer une roue, dans la gadoue, avec un cadavre dans la voiture …
18 heures 30. Le corps est enfermé dans un pagne puis dans une natte en paille, solidement ficelé. Il est remis dans la voiture. Il n’y a pas d’autres véhicules 4 roues dans ce village. Nous repartons en long cortège de vélos et motos, pour la cérémonie au cimetière à 5 kms de là. Nous roulons presque à la fin de ce cortège funèbre. La nuit commence à tomber. Une centaine de personnes prévenues à la hâte, attendent. Des hommes sortent le corps du véhicule. Ils le posent à côté de la tombe. Ils le sortent de la natte et le posent toujours dans le pagne à même le sol au fond du trou, sur un côté qui a été plus creusé. Ils le protègent avec des parpaings de la tête aux pieds et jettent quelques poignées de terre avant d’entamer une longue prière ou litanie à répétition. Le trou de 1,50 m de profondeur, est rebouché de suite. Chacun rentre chez soi. Je ramène des gens de la famille à Toukon et m’apprête à rentrer à Koudougou. Quand je veux partir, je constate qu’un de mes pneus avant est dégonflé. Nouvelle crevaison. Je n’ai plus de roue de secours. Le vieux de la famille me dit qu’il faut rester dormir. On verra demain. Je ne me fais pas prier. Je suis trop fatigué et la route vers Koudougou est trop mauvaise. D’ailleurs, j’avais prévu ma natte pour le weekend à Nanoro. Je dors à côté d’Herman, dans la petite maison de Rachel.
Dimanche 28 août. Je bois le thé avec Herman. Dès 7 heures, des voisins, des amis, des membres de la famille viennent présenter leurs condoléances. Nous sommes les hommes dans une petite cour et les femmes dans une autre, juste à côté. Je ne peux pas partir précipitamment, ils veulent saluer aussi, le blanc qui les a aidés. Il y a eu une grande solidarité dans le voisinage, tous ces gens ont donné un peu d’argent (ou beaucoup) pour aider Véronique à s’en sortir. Plus de 400 000 fr (plus de 600 €uros) ont été ainsi collectés, ce qui est énorme. La famille a maintenant une dette morale envers tous ces donateurs, à charge de revanche. C’est important pour la vie du village et les bonnes relations de voisinage. Rencontres Solidaires avait participé à cette solidarité en 2007, quand une grande partie du village avait été détruit par de fortes inondations. Joëlle, en France avait organisé un concert, nous avions pu donner un sac de mil (100 kg) à chacune des 98 familles du quartier, pour leur donner du cœur à l’ouvrage pour reconstruire. On fait maintenant partie de leur grande famille.
En fin de matinée, je rentre doucement à Koudougou, après une réparation sommaire d’une des roues. Ça fait du bien de retrouver le calme de notre cour, à Kassou.
Mardi 13 septembre. Je suis invité aux funérailles de Véronique. C’est une grande réunion de famille dans la cour d’origine du mari. Idrissa m’a fortement invité à venir pour échanger avec le vieux, de leur cour, le frère ainé de son père. J’y vais en moto, car aucun véhicule 4 roues, ne peut accéder au village dans les fins fonds de Bonyolo. Il m’attend vers 15 heures, à un petit marché sur la grande piste, pour me guider. J’y resterai 2 heures. C’est une très grande cour, perdue dans la brousse, où vivent plus de 200 personnes de la famille Bayala . La promiscuité doit parfois être difficile à vivre. Tous ces gens vivent de la culture, de l’élevage et du maraichage. Leur gros problème est de transporter les marchandises vers Réo (10 kms) ou vers Koudougou (30 kms). Tout se transporte sur les têtes des femmes, les vélos et les motos. C’est un rude travail sur des pistes qui sont plutôt des passages étroits d’animaux. Pour un touriste, c’est joli et pittoresque, mais il faut le vivre au quotidien.
Les funérailles ont lieu souvent un an après le décès. C’est une cérémonie animiste, à l’origine, qui libère l’âme du monde des vivants pour l’envoyer dans le monde des ancêtres. Les sages ont décidé que Véronique avait assez souffert pour aller de suite dans ce monde des ancêtres. Qu’il était inutile de laisser son âme errer dans le monde des humains où elle pourrait importuner les uns ou les autres. Je peux bien discuter avec le vieux, curieux de savoir comment j’ai connu Véronique. Il parle très bien le français et traduit en Lyélé aux autres membres venus dans notre cercle de discussion. Nous sommes au pays des Gourounsi. Vers 17h 30, de gros nuages s’accumulent sur nos têtes. Je demande ma route pour ne pas subir la pluie sur la piste déjà difficile à sec.
Les 4 enfants vont pouvoir rejoindre Bobo, et essayer de trouver un travail pour en vivre. La mère nourricière n’est plus. Le petit de 5 ans repart avec ses frères et sœur, il devra aussi travailler pour se nourrir. Les petits vendent souvent du pain, des noix de cola, des mouchoirs en papier qu’ils promènent sur leurs têtes, à travers les villes. Difficile à imaginer dans le monde occidental, mais bien réel en Afrique.
Paix à l'âme de véronique. Que la terre lui soit légère
Conclusion
La mort est souvent acceptée et mise sur le compte de la fatalité. "C’est Dieu qui donne" et "c’est encore lui qui reprend" Mais à y voir de près, cela relève parfois de la négligence ou d’un manque de qualification du personnel soignant. Mais attention, je ne veux surtout pas condamner toute la profession.
« Ce ne sont pas tous les médecins qui manquent de conscience professionnelle ». Bien au contraire, dit le Dr Francis Ouédraogo, « beaucoup travaillent très consciencieusement et donnent le meilleur d’eux-mêmes malgré le sous-équipement de nos hôpitaux. La pratique de la médecine doit rester un don de soi avant toute considération économique. Don de soi qui doit aussi s’observer dans les autres métiers pour un Burkina émergent. Ceux qui ne peuvent pas obéir à cela dans le cas de la médecine doivent exercer un autre métier ».
De vaillants infirmiers (ères) sous souvent confrontés à des pathologies qui dépassent leurs compétences, d’où la « débrouillardise ». Beaucoup sont toujours intègres et ils doivent devenir plus nombreux. Il faut que les gens cessent de prendre le secteur de la santé, tout comme celui de l’enseignement, comme un dépotoir ou un simple lieu de gagne pain.
On ne peut envoyer l’argent du Burkina dans des djembés pour financer les campagnes politiques des occidentaux (affaires Robert Bourgi …) et délaisser le peuple dans la souffrance.
Histoire actuelle vécue
Le 20 septembre 2011
papypier
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mise au point du projet
Burkina